Samedi 2 juin 2012 6 02 /06 /Juin /2012 16:18

travail 2

L'homme est le seul animal qui doit travailler. Il lui faut d'abord beaucoup de préparation pour en venir à jouir de ce qui est supposé par sa conservation. La question de savoir si le Ciel n'aurait pas pris soin de nous avec plus de bienveillance, en nous offrant toutes les choses déjà préparées, de telle sorte que nous ne serions pas obligés de travailler, doit assurément recevoir une réponse négative : l'homme, en effet, a besoin d'occupations et même de celles qui impliquent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s'imaginer que si Adam et Eve étaient demeurés au Paradis, ils n'auraient rien fait d'autre que d'être assis ensemble, chanter des chants pastoraux, et contempler la beauté de la nature. L'ennui les eût torturés tout aussi bien que d'autres hommes dans une situation semblable.
L'homme doit être occupé de telle manière qu'il soit rempli par le but qu'il a devant les yeux.

                             Kant  Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique 1789


Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure ders satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux !2 Le monde fourmille d’ « individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum1 ! (…) Etes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu’à produire le plus possible et à s’enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l’addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu’est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c’est que respirer librement … ?                                                                                                                                                                

                                                                                                                      Nietzsche  Aurore 1881

travail

 

L’économie politique cache l’aliénation dans l’essence du travail par le fait qu’elle ne considère pas le rapport direct entre l’ouvrier (le travail) et la production. Certes, le travail produit des merveilles pour les riches, mais il produit le dénuement pour l’ouvrier. Il produit des palais, mais des tanières pour l’ouvrier. Il produit la beauté, mais l’étiolement pour l’ouvrier. Il remplace le travail par des machines, mais il rejette une partie des ouvriers dans un travail barbare et fait de l’autre partie des machines. Il produit l’esprit, mais il produit l’imbécillité, le crétinisme pour l’ouvrier. [...] Nous n’avons considéré jusqu’ici l’aliénation, le dessaisissement de l’ouvrier que sous un seul aspect, celui de son rapport aux produits de son travail. Mais l’aliénation n’apparaît pas seulement dans le résultat, mais dans l’acte de production, à l’intérieur de l’activité de production elle-même. [...] Or, en quoi consiste l’aliénation du travail ? D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. C’est pourquoi l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. [...] On en vient donc à ce résultat que l’homme (l’ouvrier) ne se sent plus librement actif que dans ses fonctions animales, manger, boire et procréer, tout au plus encore dans l’habitation, la parure, etc., et que, dans ses fonctions d’homme, il ne se sent plus qu’animal. Le bestial devient l’humain et l’humain devient le bestial.

                                                                                                            Karl Marx, Manuscrits de 1844

Marx

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Samedi 2 juin 2012 6 02 /06 /Juin /2012 09:33

travail et libération

La paresse fait l’objet d’une condamnation morale dans pratiquement toutes les sociétés humaines, car elle est le signe d’un manque de caractère et de volonté. Le paresseux laisse en friches toutes ses potentialités, il ne s’accomplit pas.

De plus, la société est fondée sur l’échange de biens ou de services. Celui qui refuse de produire apparaît donc comme un parasite vivant au crochet des autres.

paresse lagaffe

Mais une obligation morale implique la liberté fondée sur le choix entre accomplir une tâche ou ne pas l’accomplir. Or beaucoup de personnes souhaiteraient travailler, qui ne le peuvent pas (chômage ou maladie). Peut-on alors les condamner moralement ?

Enfin, le travail est aussi une contrainte sociale, voire une nécessité (satisfaction des besoins). Comment en ce cas pourrait-il constituer une obligation ou un  devoir ?

Cf. différence entre contrainte et obligation.

En effet, si le travail n’est que de l’ordre de la contrainte, alors la question ne se pose plus. Pourquoi la poser néanmoins ? Parce que le travail n’est peut-être pas qu’une contrainte et qu’il met en jeu des valeurs. Ainsi faut-il considérer le travail comme l’essentiel et les loisirs comme un moyen de récupérer des forces pour continuer à accomplir sa tâche ou, au contraire, voir dans le travail du temps mortifié et sacrifié, dans l’attente de moments où l’on peut vraiment s’accomplir et se réalise pleinement ?

Ne faut-il pas, pour finir, distinguer oisiveté et paresse ? Est oisif celui qui n’a rien à faire d’urgent ou d’indispensable dans l’immédiat, ce qui le rend disponible pour accomplir toutes sortes de tâches non utilitaires (cf. l’intellectuel cher les Grecs). En revanche, le paresseux cultive un vice, c’est-à-dire une habitude pernicieuse l’amenant à refuser d’accomplir ce qui pourtant doit être fait.

semeur travail

Cf. la condamnation divine dans la Genèse lorsqu’il est dit à Adam : « Tu travailleras à la sueur de ton front ! ». Le travail apparaît comme une condamnation, c’est donc un devoir de travailler. Qu’est-ce qui peut alors faire du travail une obligation morale ? Une telle approche a-t-elle des fondements véritables ? Pourquoi faire d’une nécessité une obligation ? Une fois le problème formulé, on peut revenir sur l’approche la plus simple du travail lorsque celui-ci est conçu d’abord comme une nécessité. Nous travaillons pour satisfaire nos besoins, et même dans la condamnation divine que nous avons évoquée, c’est en vue de la satisfaction de ses besoins et de ceux de sa descendance qu’Adam doit travailler. Le travail est donc avant tout une nécessité, il peut devenir un droit, mais on saisit mal en quoi il serait une obligation. Sur quoi en ce cas repose le discours qui en fait une obligation morale ? On entend bien communément dire « Tu dois travailler ». Certes, ceci relève souvent d’une assimilation du devoir à la nécessité. On dit ainsi : « si tu veux parvenir à tel but, tu dois travailler ». Le devoir ici désigne surtout une impossibilité de faire autrement. Certes, c’est bien le terme de devoir qui est utilisé, mais il ne recouvre pas ici un sens immédiatement moral. On peut alors penser aux éléments évoqués pour commencer : « tu dois travailler », quel sens accorder ici au terme de devoir ? Mais surtout, « tu dois travailler à la sueur de ton front », sur quoi se fonde ici le devoir ? Cette réitération de l’injonction n’apparaît-elle pas comme suspecte ? La dimension morale du travail ne va-t-elle pas servir aussi à justifier une certaine forme d’aliénation (cf. Nietzsche : « le travail est la meilleure des polices »)?

Nietzsche munch

Mais le travail est-il pour autant étranger à toute morale ? Ne permet-il pas à l’homme de réaliser son humanité, lorsqu’il n’est ni de l’ordre de l’exploitation ni de l’ordre de l’aliénation (cf. Marx : le travail est ce qui distingue l’homme de l’animal) ?


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Mercredi 30 mai 2012 3 30 /05 /Mai /2012 11:24

Yves-Tanguy 5 original

Analyse de la question:


L’histoire de l’art fait l’objet d’un enseignement dans les lycées et on considère même que l’art fait partie de la culture générale. L’œuvre d’art jouerait en ce sens un rôle éducatif.

Or la finalité de l’œuvre d’art est-elle bien de l’ordre de l’instruction ? N’attend-on pas d’abord qu’elle nous plaise ? Or tout plaisir peut se suffire à lui-même, alors qu’une connaissance à ce propos risquerait d’en compromettre l’intensité.

L’étude des œuvres d’art peut procurer de nombreux renseignements sur l’époque à laquelle elle a été créée. Mais peut-on dire pour autant qu’elle a été créée dans ce but ? Le propos de l’artiste est-il bien de faire un travail d’historien ?

Enfin juger que l’œuvre d’art ne nous apprend rien serait-il pour autant la condamner ? Ce qui distingue l’art au sens technique et l’art au sens esthétique, n’est-ce pas justement l’utilité immédiate du premier et l’inutilité relative du second ? Ne peut-on pas prendre du plaisir à une œuvre indépendamment de tout souci utilitaire ? Le propre d’une telle œuvre selon Kant n’est-il pas de procurer un plaisir désintéressé ?

luxe calme matisse

Est-il possible d'apprécier un tableau de Vermeer, une musique de Bach, une sculpture de Rodin ou encore un roman de Flaubert sans avoir été instruit, formé, sans posséder quelques connaissances pour goûter ces œuvres ? Face à un tableau, par exemple, n’a-t-on pas tendance à s’exclamer : « cela ne me dit rien »? Or l'œuvre d'art propose un plaisir, une relation aux formes sensibles, qui n'a rien de commun avec le savoir intellectuel. La première fonction de l'art est une fonction esthétique : produire une émotion. L'art s'adresse à notre sensibilité, et tous les hommes partagent cette sensibilité, sinon il nous serait impossible de communiquer sur quoi que soit. L'art nous amène à découvrir de nouveaux rapports avec la réalité. Le poète, par exemple, donne la parole aux choses. Le dire poétique n'est pas un dire quelconque. Il retourne les mots vers leur sens originel, primitif. L'œuvre d'art révèle la sympathie qui existe entre le monde et chacun d'entre nous. Elle s'adresse à tous.
La  beauté est partout. Il ne faut pas ignorer la culture et son histoire, cela s'apprend. Mais l'œuvre d'art est une rencontre, et l'émotion reste un critère privilégié d'accès à l'œuvre. Néanmoins, si, comme le pense Kant, la contemplation esthétique réconcilie les hommes, elle parle d'abord à un «public éclairé ». On ne peut donc pas dissocier l'expérience esthétique d'une certaine connaissance et donc d'un enseignement. Cet enseignement se fait en fréquentant les œuvres les plus diverses. On s’enrichit spirituellement au contact des œuvres d’art, ce qui ne constitue pas, certes, un apprentissage au sens strict mais qui élève l’être que nous sommes et le grandit. N’est-ce pas cet enrichissement de notre humanité qui justifie la question posée ?

souliers van gogh


Esquisse de problématisation

En général, nous considérons que notre premier rapport à l'art est de l'ordre du plaisir esthétique. Ainsi, traditionnellement, nous jugeons des œuvres et nous considérons que c'est au regard du beau qu'il s'agit de le faire. En quoi, dans ces conditions, l'art pourrait-il nous apprendre quelque chose ? En effet, une œuvre d'art n'est pas un document historique nous faisant simplement accéder à des temps qui ne sont plus les nôtres. Ainsi, si nous considérons que les œuvres d'autres siècles nous transmettent un enseignement comme témoignage, ce n'est sans doute pas en ce qu'elles sont des œuvres d'art, mais en ce qu'elles sont d'un autre siècle. De même, une œuvre d'art ne se réduit pas au contenu qu'elle véhicule : la littérature n'est pas la philosophie et ce n’est pas le simple fait de délivrer un message qui fait d’un objet ou d’un texte une œuvre d’art. Toutes ces raisons sembleraient donc nous faire penser que l'art n'est pas là pour nous apprendre quelque chose. Néanmoins, cette approche de l'art n'est-elle pas discutable ? En effet si nous considérons spontanément que c'est au regard du beau que nous devons aborder les œuvres, sans doute sommes-nous contraints alors à beaucoup de perplexité face à l'art contemporain par exemple. En effet, il semblerait que ce ne soit pas simplement à partir du critère du beau que l’œuvre d’art se définisse. Dès lors, ne peut-on pas considérer également que l’œuvre d’art est ce qui nous donne un autre accès à la réalité ? Klee ne dit-il pas  que l’art est ce qui rend visible ? De même, selon Heidegger l’œuvre d’art ne nous transmet-elle pas une vérité ? Certes non pas une vérité fondée sur des connaissances objectives et qui serait donc de type scientifique,  mais en ce qu’elle est dévoilement de la réalité. Il ne s’agit alors pas simplement d’aborder l’œuvre comme un document ou comme un bel objet, mais aussi et surtout comme une source culturellement enrichissante de plaisir et de vérité, qui augmentent au fur et à mesure d’un intérêt fondé sur des recherches personnelles nous permettant d’approfondir ce que nous voyons.

art et perception


 

L’œuvre d’art peut-elle nous apprendre quelque chose (texte)?


"A quoi vise l'art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d'âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n'observions pas en nous, jusqu'à un certain point, ce qu'ils nous disent d'autrui. Au fur et à mesure qu'ils nous parlent, des nuances d'émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle l'image photographique qui n'a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l'artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large part à l'imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. - Dira-t-on qu'ils n'ont pas vu, mais créé, qu'ils nous ont livré des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu'elles nous plaisent et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l'image que les grands peintres nous en ont tracée? - C'est vrai dans une certaine mesure ; mais, s'il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines œuvres - celles des maîtres - qu'elles sont vraies? Où serait la différence entre le grand art et la pure fantaisie? Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot : nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c'est que nous avions déjà perçu quelque chose de ce qu'ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C'était, pour nous, une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience usuelle (...) et qui constituent, par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l'a isolée ; il l'a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons nous empêcher d'apercevoir dans la réalité ce qu'il y a vu lui-même."

                                                                                          Bergson,La pensée et le mouvant 1934

bergson

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Vendredi 25 mai 2012 5 25 /05 /Mai /2012 07:45

compassion

 

Altruisme

C'est le contraire de l'égoïsme; c'est un disposition à penser aux autres (autrui), à se demander ce qu'ils penseront, ce qu'ils éprouveront, ce qu'ils espèrent, ce qu'ils voudraient, ce qu'ils devraient vouloir, ce qu'ils ne devraient pas supporter, etc. C'est se mettre à la place des autres et sentir comme eux (sympathie), et par suite être vivement ému par l'admiration ou par le blâme qu'ils expriment, ou qu'on suppose qu'ils exprimeraient. Il n'y a point du tout de société au monde sans cette espèce d'amitié, bien différente d'une volonté organisatrice, qui pense aussi aux autres, mais sans avoir égard à leurs sentiments. Un roi peut être raisonnable sans être pour cela altruiste. Et quelquefois l'altruisme le détournera d'être raisonnable, quand il constate que l'opinion est contre une réforme pourtant utile.

                                                                                                               Alain, Les arts et les dieux


L'éthique objectiviste prône et soutient fièrement l'égoïsme rationnel, c'est-à-dire les valeurs requises pour la survie de 1 'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire les valeurs requises pour la survie humaine. Et non les valeurs découlant des désirs, des émotions, des «aspirations», des impressions, des caprices ou des besoins de brutes irrationnelles qui ne se sont jamais élevées au-delà des pratiques primordiales des sacrifices humains, n'ont jamais découvert la société industrielle, et ne peuvent concevoir d'intérêt personnel qu'en pillant à tout moment ce qui se trouve autour d'eux.

L'éthique objectiviste considère que ce qui est bon pour l'homme ne nécessite pas de sacrifices humains et ne peut être accompli par le sacrifice des uns en faveur des autres. Elle considère que les intérêts rationnels des hommes ne se contredisent pas, et qu'il ne peut y avoir de conflits d'intérêts entre des hommes qui ne désirent pas ce qu'ils ne méritent pas, qui ne font ni n'acceptent de sacrifices et qui traitent les uns avec les autres sur la base d'un échange librement consenti, donnant valeur pour valeur. Le principe de l'échange est le seul principe éthique rationnel pour toutes les relations humaines, personnelles ou sociales, privées ou publiques, spirituelles ou matérielles. C'est le principe de la justice.

Celui qui applique le principe de l'échange est un homme qui gagne ce qu'il obtient et qui ne donne ni ne prend ce qui n'est pas mérité. Il ne traite pas les hommes comme des maîtres ou des esclaves, mais comme des égaux indépendants. Il fait affaire avec eux au moyen d'échanges libres, volontaires, non forcés et non coercitifs, échanges qui bénéficient à chaque partie selon leur propre jugement indé- pendant. Cet homme ne s'attend pas à être payé pour ses tares, mais seulement pour ses réalisations. Il ne reporte pas sur les autres le fardeau de ses fautes et n'hypothèque pas sa vie pour supporter les leurs.

 Dans les affaires spirituelles (par «spirituelles» j'entends ce qui concerne la conscience de l'homme), la monnaie ou le moyen d'échange est différent, mais le principe est le même. L'amour, l'amitié, le respect ou l'admiration sont la réponse émotive d'un homme aux vertus d'un autre, le paiement spirituel donné en échange pour le plaisir personnel, égoïste qu'un homme retire des qualités de caractère d'un autre homme. Seul un altruiste ou une brute pourrait prétendre que l'appréciation des vertus d'une autre personne est un acte désintéressé, et que, pour autant que notre propre intérêt égoïste est concerné, cela ne change rien que l'on fasse affaire avec un génie ou un idiot, qu'on fasse la connaissance d'un héros ou d'un bandit, ou que l'on épouse une femme idéale ou une salope. Dans les affaires spirituelles, l'homme qui applique le principe de l'échange ne cherche pas à être aimé pour ses faiblesses ou ses défauts, mais seulement pour ses vertus, pas plus qu'il n'accorde aux autres son amour en conséquence de leurs faiblesses ou de leurs défauts, mais seulement en conséquence de leurs vertus.

Aimer, c'est valoriser. Seul un homme rationnellement égoïste, un homme qui a l'estime de soi, est capable d'amour, parce qu'il est le seul homme capable d'avoir des valeurs fermes et cohérentes, sans compromis et avec intégrité. L 'homme qui ne se valorise pas lui-même, ne peut valoriser personne ni quoi que ce soit.

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                                                                                                       AYN RAND  la vertu d'égoïsme

Rousseau


L'amour de soi, qui ne regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l'amour-propre, qui se compare, n'est jamais content et ne saurait l'être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l'amour propre. Ainsi, ce qui rend l'homme essentiellement bon est d'avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d'avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l'opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations, et c'est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent les soins plus indispensables pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins.

                                                                                                                                                         Rousseau Emile

 

 


Il faut apprendre à aimer. - Voilà ce qui nous arrive en musique : il faut d'abord apprendre à entendre en général, un thème ou un motif, il faut le percevoir, le distinguer, l'isoler et le limiter en une vie propre; puis il faut un effort et de la bonne volonté pour le supporter, malgré son étrangeté, pour exercer de la patience à l'égard de son aspect et de son expression, de la charité pour son étrangeté : - enfin arrive le moment où nous nous sommes habitués à lui, où nous l'attendons, où nous pressentons qu'il nous manquerait s'il faisait défaut; et maintenant il continue à exercer sa contrainte et son charme et ne cesse point que nous n'en soyons devenus les amants humbles et ravis, qui ne veulent rien de mieux au monde que ce motif et encore ce motif. - Mais il n'en est pas ainsi seulement de la musique : c'est exactement de la même façon que nous avons appris à aimer les choses que nous aimons, finalement nous sommes toujours récompensés de notre bonne volonté, de notre patience, de notre équité, de notre douceur à l'égard de l'étranger, lorsque pour nous l'étran­ger écarte lentement son voile et se présente comme une nouvelle, indicible beauté. De même celui qui s'aime soi-même aura appris à s'aimer sur cette voie-là : il n'y en a pas d'autre. L'amour aussi, il faut l'apprendre.

                                                                                                                    Nietzsche  Le gai savoir

la bonté humaine

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Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 13:07

altruisme

Analyse des termes de la question

 

+ Faut-il ?  On interroge, ici, sur la légitimité d’une exigence (« vivre pour autrui »)

-          Est-il nécessaire (ce qui renvoie à la nécessité, excluant la liberté) : mais peut-on ne vivre que pour soi ? L’homme n’est-il pas un être essentiellement social, qui ne peut vivre que par les autres ? Toute société n’est-elle pas fondée sur l’échange, qui implique de tenir compte (au moins) d’autrui, de sa présence ?

-          Est-ce un devoir, une obligation (renvoyant à la relation morale avec autrui, donc à l’altruisme comme qualité de celui qui vit pour autrui, et donc à un certain désintéressement)? L’égoïsme n’est-il pas réprouvé moralement ? Faudrait-il, alors, ne vivre exclusivement que pour autrui ? Est-ce possible, voire souhaitable ?


+ Vivre : exister, être au monde. Pourrait-on exister tout seul ? N’existe-t-on pas toujours par autrui, à défaut d’exister pour autrui ?


+ Pour : idée de but, de finalité. Or le but de mon existence n’est-il pas moi-même, mon accomplissement ? Mais (là encore) pourrais-je m’accomplir sans autrui ? Une évidence : je vis toujours avec et par (grâce à) autrui. Mais pour autrui n’implique-t-il pas davantage ? Ne serait-ce pas, en ce cas, autrui qui donnerait un sens à mon existence ? Et cela ne pourrait-il pas me conduire à ma perte, à mon aliénation en autrui, ce qui serait aussi contraire à la morale ?

Aussi le bon sens ne voudrait-il pas qu’on vive d’abord pour soi-même, voire pour ses proches, plutôt que pour les autres en général ou autrui au sens indéfini ? D’où une dernière question : qui est autrui ?

humanitaire


+ Autrui :

- comme pronom indéfini : vivre pour autrui, ce serait alors se dévouer, voire se sacrifier pour des êtres éventuellement inconnus. Or dans quelle mesure est-ce acceptable ? Nos proches ne risqueraient-ils pas de nous le reprocher ? N’ai-je pas, d’abord, un devoir envers eux ?

- comme être singulier (cet autre-ci, en face de moi). En ce sens, vivre pour autrui, ne serait-ce pas considérer chaque être dans sa singularité, voire aimer activement les autres (cf. Mère Teresa) ? Cela ne désigne-t-il pas l’action humanitaire, ou l’action fondée sur la charité ?

Mais si autrui est mon semblable ou mon égal, pourquoi lui accorderais-je plus d’importance qu’à moi-même ?

Cf. l’un des commandements évangéliques : « aime ton prochain comme toi-même ». Ne s’agit-il pas, alors, de s’aimer aussi, voire avant tout ?

L'opposition ici réside dans la distinction entre vivre pour soi et vivre pour autrui. Spontanément, on considère comme critiquable le fait de vivre pour soi, on parle alors d'égoïsme, ce qui est condamné par la morale. S'agit-il alors de penser que notre devoir est de vivre pour autrui ? Le fait de vivre pour autrui ne peut-il pas conduire aussi à un oubli de soi. D’où une alternative à dépasser : d'un côté vivre pour soi semble condamnable alors que d’un autre côté vivre pour autrui peut rencontrer des limites. Alors comment pourrait-on vivre pour autrui sans pour autant tomber dans un oubli total de soi ?

mere teresa

Par lenuki - Publié dans : le sujet
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Lundi 21 mai 2012 1 21 /05 /Mai /2012 09:50

etre soi

"Cela posé, pour trouver en quoi consiste l'identité personnelle, il faut voir ce qu'emporte le mot de personne. C'est, à ce que je crois, un Être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, et qui se peut consulter soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu'il fait uniquement par le sentiment qu'il a de ses propres actions, lequel est inséparable de la pensée, et lui est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque Être que ce soit d'apercevoir sans apercevoir qu'il aperçoit. Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons. Cette connaissance accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes : et c'est par là que chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même. [...] Car puisque la conscience accompagne toujours la pensée, et que c'est là ce qui fait que chacun est ce qu'il nomme soi-même, et par où il se distingue de toute autre chose pensante : c'est aussi en cela seul que consiste l'identité personnelle, ou ce qui fait qu'un Être raisonnable est toujours le même. Et aussi loin que cette conscience peut s'étendre sur les actions ou les pensées déjà passées, aussi loin s'étend l'identité de cette personne : le soi est présentement le même qu'il était alors : et cette action passée a été faite par le même soi que celui qui se la remet à présent dans l'esprit."

                                       Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain (1690)

 


 "Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c'est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu'il ne peut pas dire Je, car il l'a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement.
 Il faut remarquer que l'enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu'assez tard (peut-être un an après) dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense."

                                                     Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 1798

 

" Les êtres raisonnables sont appelés personnes, parce que leur nature même en fait des fins en soi, c'est-à-dire quelque chose qui ne peut pas être simplement employé comme moyen, quelque chose qui, par conséquent, met une limite à la faculté de chacun d'agir à son gré (et est un objet de respect). Les êtres raisonnables ne sont donc pas des fins simplement subjectives, dont l'existence, effet de notre activité, n'a de valeur que pour nous ; ce sont des fins objectives, c'est-à-dire des choses dont l'existence est une fin en soi-même, et même une fin telle qu'on ne peut la remplacer par aucune autre à laquelle celle-ci servirait simplement de moyen. "

                                                Kant  Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785


etre soi même avec les autres

Par lenuki
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Lundi 21 mai 2012 1 21 /05 /Mai /2012 09:32

 

ne pas être soi-même

Définir et analyser les termes de la question:


+ Peut-on : - est-il possible ?

-          est-il légitime, ai-je le droit de… ?

Est-il possible d’être quelqu’un d’autre que soi-même ? N’est-ce pas, pour le moins, difficile ? Et pourtant, ne m’arrive-t-il pas de dire (souvent pour m’excuser) : « Je n’étais plus moi-même » ? En ce cas, par rapport à qui ne l’étais-je pas ? Car enfin, n’est-ce pas toujours moi qui pense, agis, souffre, se met en colère, etc. ? Quelle est cette image de moi-même à laquelle je ne correspondrais pas ? N’est-ce pas moi qui n’étais pas moi-même ?

Alors moi ≠moi ? Qu’en est-il, en ce cas, de mon identité ?

Enfin la question : « est-il légitime de ne pas être soi-même ? » ne pourrait-elle pas, aussi, avoir un sens (moral) ? Lorsque je ne suis pas spontané, sincère, naturel, authentique, ne puis-je pas dire, aussi, que je ne suis pas moi-même ? Ne serait-ce pas, en un certain sens, me mentir à moi-même ? N’est-ce pas répréhensible, d’un point de vue moral ?


+ Ne pas être soi-même

A première vue, cela ne semble-t-il pas absurde (cf. réflexions précédentes) ? Je suis moi, cela me paraît évident ! Or ne faut-il pas (surtout en philosophie) se méfier des évidences ? N’ai-je pas tendance à me penser comme un (une personne), unique (unicité, singularité) et, surtout, comme étant toujours le même malgré tous les changements qui m’affectent au fur et à mesure du temps qui passe ? Or n’est-ce pas cela qu’il convient d’interroger ? A la fois ce que je crois être mon identité et le fait que je sache, grâce à la conscience que je prends de moi-même, qui je suis ?

Que veut dire « être soi-même » ?

+ être authentique, spontané, naturel ?

+ ne pas se laisser influencer par les autres ou la société pour préserver son « intégrité » ?

Qu’est-ce qui peut faire que je ne sois plus moi-même (cf. Ce qu’on nomme « être aliéné », alienus signifiant en latin autre, étranger) ? Qu’est-ce qui peut m’aliéner ?

+ Sartre : le regard d’autrui (cf. Texte célèbre sur la honte)

+ Rimbaud : « Je est un autre » =>il y a en moi un « moi » que je ne connais pas, parce qu’il est inconscient.

+ une idéologie, une croyance voire une religion (selon la lettre et non l’esprit) qui fait de moi un robot, incapable de se penser et donc perdant toute identité pour se conformer au moule préétabli.

Enfin, est-on jamais vraiment soi-même ? Ne sommes-nous pas des êtres en devenir, c’est-à-dire inachevés, dont on ne pourra vraiment dire qui ils étaient qu’une fois leur existence achevée ? Peut-on jamais coïncider avec soi-même ?

etre soi même 3

Par lenuki
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Jeudi 10 mai 2012 4 10 /05 /Mai /2012 15:57

Grece-monnaie-Athenes-chouette-ag

 

Le chapitre commence par une critique de la position pythagoricienne qui, s’appuyant sur l’idée que tout est nombre, identifie la justice à la réciprocité et donc sur une égalité entre ce qui est donné et ce qui est reçu. Or pour Aristote une telle égalité est irréalisable, voire injuste, comme si on mettait sur le même plan légitime défense et agression volontaire. Néanmoins, la réciprocité est un élément essentiel de la justice commutative, qu’Aristote aborde dans ce chapitre. Et il confirme la symétrie entre la justice commutative et la justice corrective, car l’une consiste à répondre au mal (réparation pour la victime) et l’autre à répondre au bien (en échangeant des produits utiles contre d’autres).


Ce chapitre contient les bases de l’économie politique, présentée ici comme une science morale. Car pour Aristote, l’agent économique est un être libre et intelligent, et ses actes ne sont donc pas la conséquence nécessaire des lois naturelles, mais le résultat d’un choix réfléchi. De ce fait, un choix économique est susceptible d’être l’objet d’un jugement moral, c’est-à-dire bon ou mauvais, juste ou injuste, et cette propriété est essentielle.

Paradoxalement, Aristote se réfère à la notion de grâce pour définir l’échange économique où, penserait-on, rien n’est gratuit. En fait ce mot désigne l’attrait, d’où la beauté physique, l’agrément et la faveur, d’où les sens de bienveillance et de reconnaissance mais aussi de récompense et de salaire. Or dans l’échange économique, on rend service à autrui et on lui fait une faveur en lui fournissant des biens (ou de l’argent) dont il a besoin, et d’autre part on le rémunère puisqu’on lui donne l’équivalent de ce qu’il nous apporte lui-même. On peut être surpris par l’idée qu’on exerce une profession, non pas pour gagner de l’argent, mais pour rendre service aux autres, lesquels vous paient pour vous rendre le service équivalent. Ne cherche-t-on pas au contraire à gagner de l’argent d’abord, quitte à rendre service ensuite pour soutirer cet argent de manière plus subtile ? Mais Aristote ne cherche pas à décrire le comportement de la plupart (vie d’esclaves pour le commun des mortels, immoralité pour les dirigeants) : il parle ici de la justice et de l’homme juste. Or celui-ci agit d’abord pour les autres, semant son blé en automne pour nourrir ses concitoyens l’année suivante, et le mettant sur le marché bien avant qu’on lui ait proposé quelque avantage en retour, au risque de ne pas trouver acheteur. Ensuite seulement les autres le paient et lui rendent la pareille. Mais ils ont dû, pour qu’il y ait vraiment égalité, eux-mêmes travailler, prendre l’initiative de produire d’autres marchandises et de les mettre sur le marché.

monnaie grecque 2

Aristote prend ensuite, pour préciser la nature de l’échange économique, un exemple inspiré de Platon (République, livre II) : deux travailleurs échangent les produits de leurs travaux respectifs de façon à ce que chacun puisse satisfaire l’ensemble des besoins de sa famille. La proportion A/B = C/D signifie que le rapport entre les deux travailleurs est le même qu’entre leurs produits. Or cet échange n’est juste qu’à deux conditions : l’égalité entre les produits échangés et la réciprocité de l’échange. Pour parvenir à ce résultat, il faut déterminer combien la maison vaut de paire de sandales, de façon à ce que ni l’architecte ni le cordonnier ne soit lésé. Aristote trouve la solution dans ce qu’il appelle l’union en diagonale. Il s’agit en fait de la propriété bien connue de la proportion : si A/B = C/D, AD= BC et réciproquement. Chaque travailleur reçoit le résultat du travail de l’autre, et la disproportion entre le travail du cordonnier et celui de l’architecte est corrigée par le nombre de paires de sandales qui est fixé comme prix de la maison. Il est donc essentiel que le calcul de cette correction soit effectué avant le marché, pour que l’égalité ne soit pas rompue.


Ainsi se définissent les conditions essentielles d’un échange économique. D’abord l’égalité des marchandises. Aristote dit qu’elle existe aussi dans les autres activités productrices. Il s’agit non pas d’étendre à tous les métiers l’exemple de l’architecte et du cordonnier, mais d’une comparaison entre l’échange économique et la production artisanale, laquelle s’appuie sur les lois de la nature selon lesquelles toute action entraîne une passion correspondante. Ainsi, pour planter un clou, encore faut-il que ce clou reçoive un certain nombre de coups de marteau. De même, si le marché profite à quelques-uns au dépens des autres, ceux-ci ne tarderont pas à cesser d’y participer. La seconde condition de l’échange est la dissemblance des objets, sans laquelle il serait inutile à l’un comme à l’autre. Si l’échange a lieu, c’est parce qu’il est utile et que les partenaires veulent y participer, et non parce qu’ils sont les jouets des rouages économiques indépendants de leur volonté. Or l’échange n’est utile que s’il nous procure des objets dont nous avons besoin et dont nous ne pouvons disposer par nous-mêmes. Ce qu’il faut alors comprendre, c’est comment des marchandises différentes peuvent être égales. Mathématiquement, c’est impossible, car deux quantités ne peuvent être égales que si elles sont de même espèce, c’est-à-dire qu’elles ont la même nature ou la même définition. Or les deux marchandises n’ont ni la même nature ni la même utilité et donc elles ne sont pas à proprement parler égales. Néanmoins, c’est l’utilité qui garantit leur possible égalité ou plus exactement équivalence. C’est en effet dans la mesure où chacun s’estime satisfait de l’échange que celui-ci a lieu, c’est-à-dire que chacun estime que le service qui lui est rendu est équivalent à l’effort qu’il a consenti pour le rémunérer. Les marchandises ne sont donc pas égales en elles-mêmes, mais seulement pour ceux qui les échangent, et qui s’estiment satisfaits par l’échange. Pour Aristote, c’est donc l’utilité qui est l’origine de la valeur et non le travail. En effet, l’homme est un être intelligent qui a participer à un échange dans la mesure où il pense que cela lui est utile. La supposition de Marx selon laquelle le travail est l’origine de la valeur n’a en fait de sens qu’à partir du présupposé matérialiste selon lequel l’homme est le jouet de ses besoins physiques et n’utilise en rien une intelligence pour les satisfaire. En effet, dans ce cas, la valeur ne peut avoir qu’une cause matérielle, et non une cause finale, elle s’explique par ce qui produit la marchandise et non par les motifs de l’acheteur. Pour la même raison, cet auteur ne peut en aucun cas poser un problème moral, puisqu’il suppose que le libre arbitre n’existe pas ou du moins que son objet est purement sensible. Or la valeur d’une marchandise ne dépend pas du temps qu’on a passé à la fabriquer, puisqu’on peut très bien fabriquer quelque chose qu’on ne met pas sur le marché ou qui ne s’y vend pas, et qui n’a donc pas de valeur, mais de la volonté des acheteurs de payer un prix donné pour se le procurer. L’enjeu essentiel du débat est donc de savoir si l’homme est un animal intelligent. Or le moyen de mesurer les marchandises pour s’assurer de leur égalité est la monnaie. La monnaie représente un substitut de la valeur d’usage des marchandises, c’est-à-dire qu’on est prêt à payer tant pour telle marchandise et pas telle autre, parce qu’on juge que l’utilité de cette deuxième n’est pas suffisante pour justifier le renoncement à telle somme. Le rôle attribué par Aristote est très important à comprendre : pas de communauté sans échange, pas d’échange sans égalité, pas d’égalité sans mesure, pas de mesure sans argent. L’argent n’est pas d’abord le signe de l’inégalité entre les riches et les pauvres, mais le moyen essentiel de l’égalité. Et ce même si en fait on en use et en abuse comme moyen d’avoir plus, c’est-à-dire que le moyen essentiel d’établir la justice commutative est utilisé par l’homme injuste pour commettre l’injustice, tout comme il utilise le langage, moyen essentiel de formuler la vérité, pour tromper ses concitoyens.

economies grèce livre

Seconde remarque : Aristote présente la monnaie comme un signe conventionnel. Sa réflexion ne concerne pas le troc : l’exemple du cordonnier payant sa maison en sandales est purement théorique. Les caractéristiques de l’échange (égalité et réciprocité) valent aussi bien pour un échange avec ou sans la monnaie comme intermédiaire. Mais la monnaie est présentée comme utile, et même indispensable dans bien des cas, pour établir l’égalité. La monnaie n’est donc pas une marchandise quelconque qui a une valeur en soi et qui devient intermédiaire par commodité ; elle est au contraire un objet dépourvu de valeur en lui-même puisqu’il est dépourvu d’utilité. La valeur de la monnaie est ici purement conventionnelle. La monnaie est un signe, c’est-à-dire qu’elle représente quelque chose à un être intelligent en l’occurrence une certaine utilité. Mais alors qu’un signe naturel renvoie par son essence même à ce qu’il désigne, un signe conventionnel n’a de sens que par suite d’une décision humaine, libre et contractuelle. C’est le cas pour la monnaie, qui dépend du marché, et son utilité est relative à l’échange économique, elle n’est pas utile en soi. L’argent ne sert qu’à acheter des biens, il n’en est pas un. Il n’est pas pour autant quelque chose de méprisable ou de négligeable, mais au contraire une condition d’existence de la société, et la stabilité de la monnaie est un élément essentiel pour garantir la confiance entre les citoyens, condition première de la justice.


En effet, la monnaie joue un rôle de garantie, dans la mesure où la vente de ce qu’on produit et l’achat de ce dont on a besoin sont étalés dans le temps. On garde l’argent pour pouvoir satisfaire des besoins ultérieurs, puisqu’il faudra, par la suite, apporter quelque chose au marché quand on voudra acheter, et que ce quelque chose soit accepté par les autres. Faute de confiance en la monnaie, cette garantie n’existe plus, et il devient difficile de compter sur les autres pour vous aider à satisfaire vos besoins, de sorte que la société se dissout.

A retenir donc, de ce chapitre : l’échange économique est un acte d’amitié, puisqu’il consiste à rendre service à autrui et à vouloir son bien. Certes, il est de bon ton de se moquer d’une économie ainsi tout entière comprise dans la morale. Mais la conception d’une économie qui fonctionne indépendamment de toute règle morale n’a-t-elle pas donné de tristes résultats?

solon-establishes-the-laws-of-athens

Par lenuki - Publié dans : textes oral
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Samedi 5 mai 2012 6 05 /05 /Mai /2012 11:04

 

 

psychopathologie de la vie quotidienne L’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime


On nous conteste de tous côtés le droit d'admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l'hypothèse de l'inconscient est nécessaire et légitime, et que nous possédons de multiples preuves de l'existence de l'inconscient. Elle est nécessaire, parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires ; aussi bien chez l'homme sain que chez le malade, et il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d'autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l'homme sain, et tout ce qu'on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade ; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en présence d'idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l'origine, et de résultats de pensée dont l'élaboration nous est demeurée cachée.
Tous ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu'il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d'actes psychiques ; mais ils s'ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. Or, nous trouvons dans ce gain de sens et de cohérence une raison, pleinement justifiée, d'aller au-delà de l'expérience immédiate. Et s'il s'avère de plus que nous pouvons fonder sur l'hypothèse de l'inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous influençons, conformément à un but donné, le cours de processus conscients, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestablement de l'existence de ce dont nous avons fait l'hypothèse. L'on doit donc se ranger à l'avis que ce n'est qu'au prix d'une prétention intenable que l'on peut exiger que tout ce qui se produit dans le domaine psychique doive aussi être connu de la conscience.

                                                           Freud, Métapsychologie, Inconscient, paragraphe 1.

 

popper-sm

Popper (1902-1994), la psychanalyse est une pseudo-science


J’avais remarqué que ceux de mes amis qui s’étaient faits les adeptes de Marx, Freud et Adler1 étaient sensibles à un certain nombre de traits communs aux trois théories, et tout particulièrement à leur pouvoir explicatif apparent. Celles-ci semblaient aptes à rendre compte de la quasi-totalité des phénomènes qui se produisaient dans leurs domaines d’attribution respectifs. L’étude de l’une quelconque de ces théories paraissait agir à la manière d’une conversion, d’une révélation intellectuelle, exposant aux regards une vérité neuve qui demeurait cachée pour ceux qui n’étaient pas encore initiés. Dès lors qu’on avait les yeux dessillés2, partout l’on apercevait des confirmations : l’univers abondait en vérifications de la théorie [...] Les analystes freudiens insistaient sur le fait que leurs théories se trouvaient continuellement vérifiées par leurs « observations cliniques ». Quant à Adler, une expérience qu’il m’a été donné de faire m’a vivement marqué. Je lui rapportai, en 1919, un cas qui ne me semblait pas particulièrement adlérien, mais qu’il n’eut aucune difficulté à analyser à l’aide de sa théorie des sentiments d’infériorité, sans même avoir vu l’enfant. Quelque peu choqué, je lui demandai comment il pouvait être si affirmatif. Il me répondit : « grâce aux mille facettes de mon expérience » ; alors je ne pus m’empêcher de rétorquer : « avec ce nouveau cas, je présume que votre expérience en comporte désormais mille et une... »

Ce qui me préoccupait, c’était que ses observations antérieures risquaient de n’être pas plus fondées que cette nouvelle observation, que chacune d’elles avait été interprétée à la lumière de l’« expérience antérieure », mais comptait en même temps comme une confirmation supplémentaire. Que confirmait en réalité l’observation ? Rien de plus que le fait qu’un cas peut être interprété à la lumière de la théorie.

Or je remarquai que cela n’avait pas grand sens, étant donné que tous les cas imaginables pouvaient recevoir une interprétation dans le cadre de la théorie adlérienne ou, tout aussi bien, dans le cadre freudien. J’illustrerai ceci à l’aide de deux exemples, très différents, de comportement : celui de quelqu’un qui pousse à l’eau un enfant dans l’intention de le noyer, et celui d’un individu qui ferait le sacrifice de sa vie pour tenter de sauver l’enfant. On peut rendre compte de ces deux cas, avec une égale facilité, en faisant appel à une explication de type freudien ou de type adlérien. Pour Freud, le premier individu souffre d’un refoulement (affectant, par exemple, l’une des composantes de son complexe d’Œdipe), tandis que, chez le second, la sublimation est réussie. Selon Adler, le premier souffre de sentiments d’infériorité (qui font peut-être naître en lui le besoin de se prouver à lui-même qu’il peut oser commettre un crime), tout comme le second (qui éprouve le besoin de se prouver qu’il ose sauver l’enfant).

Je ne suis pas parvenu à trouver de comportement humain qui ne se laisse interpréter selon l’une et l’autre de ces théories. Or c’est précisément cette propriété – la théorie opérait dans tous les cas et se trouvait toujours confirmée – qui constituait, aux yeux des admirateurs de Freud et d’Adler, l’argument le plus convaincant en faveur de leurs théories. Et je commençais à soupçonner que cette force apparente représentait en réalité leur point faible.

Karl R. Popper (1902-1994), La Science : conjectures et réfutations, in Conjectures et Réfutations (1953).


  1. Adler (1870-1937), disciple dissident de Freud. Il modifie très fortement la théorie freudienne en remettant en cause les concepts de refoulement et de libido pour les remplacer par l’analyse des sentiments d’infériorité et de supériorité, au cœur selon lui des névroses. 
  2.   Avoir les yeux dessillés, c’est prendre conscience de la vérité.

alain

L'inconscient comme méprise sur le moi

 

L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps. On a peur de son inconscient : là, se trouve logée la faute capitale. Un autre Moi me conduit qui me connaît et que je connais mal. L'hérédité est un fantôme du même genre. « Voilà mon père qui se réveille, voilà celui qui me conduit. Je suis par lui possédé ». Tel est le texte des affreux remords de l'enfance ; de l'enfance qui ne peut porter ce fardeau : de l'enfance qui n'a pas foi en soi, mais au contraire terreur de soi. On s'amuse à faire le fou. Tel est ce jeu dangereux.
On voit que toute l'erreur ici consiste à gonfler un terme technique qui n'est qu'un genre de folie. La vertu de l'enfance est une simplicité qui fuit de telles pensées. qui se fie à l'ange gardien à l'esprit du père ; le génie de l'enfance. c'est de se fier à l'esprit du père par une piété rétrospective. « Qu'aurait fait le père, qu'aurait il dit ? »Telle est la prière de l'enfance.
Encore faut-il apprendre à ne pas trop croire à cette hérédité, qui est un type d'idée creuse : c'est croire qu'une même vie va recommencer. Au contraire, vertu, c'est se dépouiller de cette vie prétendue, c'est partir de zéro. « Rien ne m'engage. » « Rien ne me force. » « Je pense, donc je suis. » Cette démarche est un recommencement. Je veux ce que je pense et rien de plus. La plus ancienne forme d'idolâtrie, nous la tenons ici : c'est le culte de l'ancêtre. mais non purifié par l'amour « Ce qu'il méritait d'être, moi je le serai. » Telle est la piété filiale.
   
                                                                                 Alain, Eléments de philosophie

 Jean-Paul Sartre - L'Être et le néant

Critique de l’inconscient par Sartre : la mauvaise foi


Comment donc le mensonge peut-il subsister si la dualité qui le conditionne est supprimée ? À cette difficulté s’en ajoute une autre qui dérive de la totale translucidité de la conscience. Celui qui s’affecte de mauvaise foi doit avoir conscience (de) sa mauvaise foi puisque l’être de la conscience est conscience d’être. Il semble donc que je doive être de bonne foi au moins en ceci que je suis conscient de ma mauvaise foi. Mais alors tout ce système psychique s’anéantit. On conviendra, en effet, que si j’essaie délibérément et cyniquement de me mentir, j’échoue complètement dans cette entreprise, le mensonge recule et s’effondre sous le regard ; il est ruiné, par-derrière, par la conscience même de me mentir qui se constitue impitoyablement en deçà de mon projet comme sa condition même. II y a là un phénomène évanescent, qui n’existe que dans et par sa propre distinction. Certes, ces phénomènes sont fréquents et nous verrons qu’il y a en effet une « évanescence » de la mauvaise foi, il est évident qu’elle oscille perpétuellement entre la bonne foi et le cynisme. Toutefois, si l’existence de la mauvaise foi est fort précaire, si elle appartient à ce genre de structures psychiques qu’on pourrait appeler « métastables », elle n’en présente pas moins une forme autonome et durable ; elle peut même être l’aspect normal de la vie pour un très grand nombre de personnes. On peut vivre dans la mauvaise foi, ce qui ne veut pas dire qu’on n’ait de brusques réveils de cynisme ou de bonne foi, mais ce qui implique un style de vie constant et particulier. Notre embarras semble donc extrême puisque nous ne pouvons ni rejeter ni comprendre la mauvaise foi.

Pour échapper à ces difficultés, on recourt volontiers à l’inconscient. Dans l’interprétation psychanalytique, par exemple, on utilisera l’hypothèse d’une censure, conçue comme une ligne de démarcation avec douane, services de passeports, contrôle des devises, etc., pour rétablir la dualité du trompeur et du trompé. L’instinct – ou si l’on préfère les tendances premières et les complexes de tendances constitués par notre histoire individuelle – figure ici la réalité. Il n’est ni vrai ni faux puisqu’il n’existe pas pour soi. Il est simplement, tout juste comme cette table qui n’est ni vraie ni fausse en soi mais simplement réelle. Quant aux symbolisations conscientes de l’instinct, elles ne doivent pas être prises pour des apparences mais pour des faits psychiques réels. La phobie, le lapsus, le rêve existent réellement à titre de faits de conscience concrets, de la même façon que les paroles et les attitudes du menteur sont des conduites concrètes et réellement existantes. Simplement le sujet est devant ces phénomènes comme le trompé devant les conduites du trompeur. Il les constate dans leur réalité et doit les interpréter. Il y a une vérité des conduites du trompeur : si le trompé pouvait les rattacher à la situation où se trouve le trompeur et à son projet de mensonge, elles deviendraient parties intégrantes de la vérité, à titre de conduites mensongères. Pareillement, il y a une vérité des actes symboliques – c’est celle que découvre le psychanalyste lorsqu’il les rattache à la situation historique du malade, aux complexes inconscients qu’ils expriment, au barrage de la censure. Ainsi, le sujet se trompe sur le sens de ses conduites, ou les saisit dans leur existence concrète mais non pas dans leur vérité, faute de pouvoir les dériver d’une si-tuation première et d’une constitution psychique qui lui demeurent étrangères. C’est qu’en effet, par la distinction du « ça » et du « moi », Freud a scindé en deux la masse psychique. Je suis moi, mais je ne suis pas ça. Je n’ai point de position privilégiée par rapport à mon psychisme non conscient. Je suis mes propres phénomènes psychiques, en tant que je les constate dans leur réalité consciente : par exemple, je suis cette impulsion à voler tel ou tel livre à cet étalage, je fais corps avec elle, je l’éclaire et je me détermine en fonction d’elle à commettre le vol. Mais je ne suis pas ces faits psychiques, en tant que je les reçois passivement et que je suis obligé de faire des hypothèses sur leur origine et leur véritable signification, tout juste comme le savant fait des conjectures sur la nature et l’essence d’un phénomène extérieur : ce vol, par exemple, que j’interprète comme une impulsion immédiate déterminée par la rareté, l’intérêt ou le prix du volume que je vais dérober, il est en vérité un processus dérivé d’autopunition qui se rattache plus ou moins directement à un complexe d’Œdipe. Il y a donc une vérité de l’impulsion au vol, qui ne peut être atteinte que par des hypothèses plus ou moins probables. Le critère de cette vérité ce sera l’étendue des faits psychiques conscients qu’elle explique ; ce sera aussi, d’un point de vue plus pragmatique, la réussite de la cure psychiatrique qu’elle permet. Finalement, la découverte de cette vérité nécessitera le concours du psychanalyste, qui apparaît comme le médiateur entre mes tendances inconscientes et ma vie consciente. Autrui apparaît comme pouvant seul effectuer la synthèse entre la thèse inconsciente et l’antithèse consciente. Je ne puis me connaître que par l’intermédiaire d’autrui, ce qui veut dire que je suis par rapport à mon « ça » dans la position d’autrui.

[...] la censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle refoule. Si nous renonçons en effet à toutes les métaphores représentant le refoulement comme un choc de forces aveugles, force est bien d’admettre que la censure doit choisir et, pour choisir, se représenter. D’où viendrait, autrement, qu’elle laisse passer les impulsions sexuelles licites, qu’elle tolère que les besoins (faim, soif, sommeil) s’expriment dans la claire conscience ? Et comment expliquer qu’elle peut relâcher sa surveillance, qu’elle peut même être trompée par les déguisements de l’instinct ? Mais il ne suffit pas qu’elle discerne les tendances maudites, il faut encore qu’elle les saisisse comme à refouler, ce qui implique chez elle à tout le moins une représentation de sa propre activité. En un mot, comment la censure discernerait-elle les impulsions refoulables sans avoir conscience de les discerner ? Peut-on concevoir un savoir qui serait ignorance de soi ? Savoir, c’est savoir qu’on sait, disait Alain. Disons plutôt : tout savoir est conscience de savoir. Ainsi les résistances du malade impliquent au niveau de la censure une représentation du refoulé entant que tel, une compréhension du but vers quoi tendent les questions du psychanalyste et un acte de liaison synthétique [au cours de la cure psychanalytique, le malade mettrait en relation (de façon forcément consciente selon Sartre) les représentations qu’il se fait de ce qu’il a refoulé et l’explication de ce refoulement vers laquelle le psychanalyste tenterait de l’orienter] par lequel elle compare la vérité du complexe refoulé à l’hypothèse psychanalytique qui le vise. Et ces différentes opérations à leur tour impliquent que la censure est conscience (de) soi. Mais de quel type peut être la conscience (de) soi de la censure ? Il faut qu’elle soit conscience (d’)être conscience de la tendance à refouler, mais précisément pour n’en être pas conscience. Qu’est-ce à dire sinon que la censure doit être de mauvaise foi ? La psychanalyse ne nous a rien fait gagner puisque, pour supprimer la mauvaise foi, elle a établi entre l’inconscient et la conscience une conscience autonome et de mauvaise foi. C’est que ses efforts pour établir une véritable dualité – et même une trinité (Es, Ich, Über-Ich s’exprimant par la censure) – n’ont abouti qu’à une terminologie verbale.

                                                             Jean-Paul Sartre (1905-1980), L’Être et le Néant (1943), chapitre II, la mauvaise foi.

 

 

 

Par lenuki
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Samedi 5 mai 2012 6 05 /05 /Mai /2012 10:55

inconscient

 

Analyse des termes de la question


Peut-il :   Est-il possible ?

                Est-ce légitime ?

Une telle science est-elle possible ? La connaissance de l’inconscient peut-elle légitimement être qualifiée de science ? Selon quels critères ? Sont-ils acceptables, voire fiables ?


Science : ensemble systématique de connaissances d’un domaine d’objet déterminé, caractérisé par sa rationalité, sa généralité et la possibilité de le transmettre. Par définition, la science s’attache aux régularités du domaine considéré, afin d’en dégager des lois universelles permettant de prévoir le déroulement des phénomènes et d’en expliquer les causes. Elle doit donc pouvoir rendre compte objectivement du réel et obtenir de celui-ci une confirmation expérimentale.


Inconscient : Ce concept est une création de la psychanalyse (début XXe). Il désigne un système structuré d’affects qui sont maintenus hors du champ de la conscience par des mécanismes déterminés et susceptibles d’être décrits. L’inconscient n’est donc pas seulement absence de conscience, mais réalité psychique à part entière, distincte de la conscience, psychiquement localisable, et qui semble déterminer pour une part importante la vie consciente de l’individu.

 

Mes connaissances


+ Une telle science existe, c’est la psychanalyse

+ Inconscient n’est pas inconscience

-          Inconscience = état dont tout le monde fait l’expérience, et on n’a pas attendu Freud pour s’apercevoir de son existence… !

-          Inconscient = une partie du psychisme, échappant par nature à la conscience. A ne pas confondre avec un réservoir de pensées oubliées (cf. Préconscient), car cela supposerait que ces pensées étaient conscientes avant de disparaître dans l’inconscience.

Parler d’inconscient, c’est donc supposer que nos pensées conscientes ont une origine inconsciente qui nous échappe.

+ La science de l’inconscient, si elle existe, ne saurait être une science expérimentale, car ce qui relève de l’inconscient ne peut être qu’indirectement observé (cf. rêves, actes manqués, lapsus, névroses, etc…). Si la psychanalyse peut donc légitimement être qualifiée de science, ce sera une science d’un type nouveau.

+ Enfin le discours scientifique n’est pas le seul valide. Nier la scientificité de la psychanalyse, ce n’est pas pour autant nier la légitimité d’un discours sur l’inconscient (cf. l‘œuvre de Freud n’ouvre-t-elle pas des perspectives intéressantes aidant à comprendre l’être humain ou contribuant à guérir certaines formes de maladies psychiques ?).

 

Compréhension de la question


+ Ce sujet ne peut être traité sans de solides connaissances, qu’il faut expliquer et développer à partir du cours.

+ Mais aucun sujet de philosophie ne se réduit à une simple récitation. De plus, ce sujet est aussi un sujet sur la science et c’est pourquoi il faut se demander ce qui fait qu’une théorie peut être qualifiée de scientifique. Or ici on ne peut se contenter d’approximations (ex : « une théorie est scientifique lorsqu’elle est démontrée », sans préciser en quoi consistent une démonstration et une preuve en science… !) Enfin ne peut-on admettre l’existence de l’inconscient sans que cela implique pour autant qu’on puisse en faire une connaissance scientifique ?

+ Freud affirme la scientificité de la psychanalyse. Il faut donc confronter cette affirmation avec les négations de l’existence de l’inconscient, soit pour des raisons d’ordre moral (Sartre, Alain) soit pour des raisons d’ordre épistémologique (Popper).

 

Yves-Tanguy 5 original

Références


+ Freud. Cf. texte : l’inconscient est une hypothèse nécessaire et légitime

Freud y prend acte du fait que l’inconscient ne peut être observé tel quel, tout en ajoutant que la conscience ne peut suffire pour autant à rendre compte de la plupart des actes psychiques. L’hypothèse de l’inconscient permet donc d’expliquer certains phénomènes psychiques, qui ne le seraient pas sans elle (d’où sa nécessité). Exemple : on ne peut expliquer un lapsus ni par la conscience (ce qui est évident) ni par le corps et ses mécanismes, même si on dit « ma langue a fourché », ce qui n’est qu’une image…C’est pourquoi la psychanalyse est essentiellement une interprétation (« le rêve est la voie royale qui mène à l’inconscient » comme le dit Freud). Mais comment une interprétation peut-elle revêtir un caractère scientifique ? Interpréter un rêve, c’est en effet dégager un sens en distinguant son contenu manifeste et son contenu latent, par le moyen de la méthode dite d’ « associations libres ». Donc si science de l’inconscient il y a, elle ne saurait permettre de prévoir les comportements ou les rêves futurs d’un analysé. Freud était médecin : il s’agit donc pour lui de dégager, à partir de symptômes visibles les causes cachées de certaines perturbations psychiques. C’est pourquoi la cure et ses réussites est érigée par Freud en preuve pratique autant qu’irréfutable de l’existence de l’inconscient.

+ Mais parmi les critiques de la psychanalyse et de sa scientificité figure celle de Popper qui, à partir des conditions qui font qu’une connaissance peut être légitimement reconnue comme scientifique, exclut la psychanalyse, parce qu’elle n’est pas « falsifiable ». En effet, une théorie qui se donne les moyens d’avoir raison dans toutes les situations possibles, celles qui se produiront comme celles qui ne se produiront pas est incapable d’exprimer scientifiquement le réel.

+ Parmi ces critiques figurent aussi celles de Sartre ou Alain, au nom de la morale. En effet, si je suis déterminé à agir comme je le fais par des causes inconscientes, comment pourrais-je me dire libre (mon sentiment de liberté ne résultant que de mon ignorance) ? or si je ne suis pas libre, comment pourrais-je me conduire moralement, puisqu’une telle conduite implique de pouvoir choisir entre le bien et le mal ?

 

Plan possible


A)     Freud : la psychanalyse existe, et prouve l’existence de l’inconscient. Une science de ce dernier est donc possible.

B)     Mais est-elle bien légitime ? Cf. Popper, Sartre, Alain : rien ne vérifie l’existence de l’inconscient ni la scientificité de la psychanalyse. Une science de l’inconscient semble donc difficile à établir sur des fondements solides.

C)      Mais cela remet-il nécessairement en question l’existence de l’inconscient et tout discours à son propos ? La psychanalyse n’a-t-elle pas permis de mieux comprendre l’homme ainsi que certaines de ses productions culturelles comme l’art ou les mythes ? L’homme n’est-il pas un « animal symbolique » qui charge d’imaginaire toute réalité ? Fallait-il absolument faire de l’inconscient un concept scientifique pour que soit reconnue l’importance qu’il joue dans la vie psychique de l’homme ?

 

 

Par lenuki
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